Lubumbashi : contrôle technique sans contrôle ( enquête)

Lubumbashi : contrôle technique sans contrôle ( enquête)

Au moins une fois l’an, la Direction des recettes de la province du Haut-Katanga (DRHKAT) organise une campagne de recouvrement forcé des différentes taxes liées à la circulation routière. Parmi les taxes exigées aux conducteurs figure le contrôle technique automobile. Celui-ci permet d’identifier les véhicules en état de circuler. Néanmoins, un grand nombre de véhicules, potentiellement des centaines, arpentent la ville. Certains possèdent un certificat de contrôle technique alors que leur état ne devrait pas le permettre.

Nous sommes au croisement des avenues du 30 juin et Tabora, à Lubumbashi. Le lieu est animé. Plusieurs dizaines de taxis et de taxis de transport en commun attendent les clients. Mais certains attirent le regard. Ils  n’ont pas de phares. Dans la file d’attente, un receveur embarque des clients dans un bus dont la carrosserie est déformée. Les portières ferment difficilement. Le conducteur insiste.

Dans certains taxi-bus, le receveur doit connecter deux files sur la batterie posée derrière le siège passager pour démarrer. Pendant ce temps, les clients sont déjà à bord au risque de leur vie. De plus, à l’intérieur, le confort est absent.
Cependant, tous ces véhicules sillonnent la ville et les communes sans que les conducteurs ne soient inquiétés.

Une confusion sur la notion du contrôle technique automobile

Aujourd’hui, il est difficile de déterminer avec exactitude le nombre de véhicules en circulation dans la ville de Lubumbashi. Les données statistiques officielles ne sont pas disponibles. Cependant, en 2018, les chiffres officiels indiquent que la ville comptait environ 15 500 véhicules de transport en commun sans compter ceux des particuliers . « Près de huit ans après, ce chiffre peut avoir doublé ou triplé vu la croissance du secteur du transport en commun. De plus, la ville de Lubumbashi connait de plus en plus d’embouteillages, indique Jean Mulenda, membre du mouvement citoyen La résistance pacifique.

Malgré ce nombre croissant de véhicules en circulation à Lubumbashi, certains conducteurs ont une connaissance vague de la notion du contrôle technique automobile.  Hénoc Kumwimba, chauffeur de minibus de la ligne ville-Kenya fait même une confusion entre deux types de contrôle. « Je crois que le contrôle technique, c’est ce que fait la police de circulation routière, PCR. Une fois que je brandis les documents qu’elle demande, c’est fini, je suis libre de circuler.»

En revanche, d’autres chauffeurs comme Aristote Kilemene ont une compréhension plus proche de la réalité. Malgré cela, ils ne se soumettent pas à cet exercice. « Pour le contrôle technique, on amène le véhicule à la Cité des jeunes. Là-bas, on évalue son état afin d’éviter les accidents. C’est important mais on n’y va plus car ça coûte cher », dit Aristote Kilemene.

A lire aussi, Le contrôle technique à Lubumbashi : Un système à repenser

Des certificats obtenus sans contrôle réel

Si le contrôle technique automobile est une obligation selon l’arrêté ministériel du 7 janvier 1998, la province du Haut-Katanga a signé des partenariats pour le faire. En effet, quatre centres sont agréés et sont habilités à procéder à ce contrôle avant de délivrer le certificat. Il s’agit du centre Moura, Ufundi (Cité des jeunes), Bianki et l’INPP.

Mais une question persiste. Tous les détenteurs du certificat ont-ils réellement soumis leurs véhicules au contrôle technique ? Du côté des autorités, le discours se veut rassurant. Lejeune Mwema, agent de la division des transports commis à l’INPP, affirme. « On paie le document de contrôle technique automobile dans les quatre centres techniques. Néanmoins, avant de délivrer le certificat, le véhicule doit être identifié.  Ensuite, il est envoyé au garage pour subir le contrôle extérieur et intérieur. »

Il soutient par ailleurs que le centre ne délivre le document qu’après ce processus. « Il est impossible qu’une personne puisse détenir le document de contrôle technique automobile sans passer par le contrôle réel », dit-il avec assurance.

Avis contraire

Cependant, sur le terrain, plusieurs conducteurs affirment le contraire. Le document est vendu en dehors des centres agréés sans passer par le garage, disent -ils. Edouard Tshingwej, chauffeur de taxi de transport en commun ligne Ruashi, témoigne. « Jadis, je faisais véritablement le contrôle technique à la Cité des jeunes et on nous obligeait à passer par le garage. Mais aujourd’hui, on peut obtenir le certificat de contrôle technique auprès de la DRHKAT, située au sein du bâtiment du cadastre. Ensuite, le service délivre le document sans que le véhicule soit contrôlé. Pour gagner du temps, je préfère aller là-bas plutôt qu’à la Cité des jeunes ou à l’INPP. »

D’autres conducteurs de véhicules personnels disent détenir aussi le certificat de contrôle technique automobile sans pour autant passer par le processus normal au garage agréé. C’est le cas de Gerard Kabunda rencontré devant le complexe scolaire Anuarite. « Je ne fais jamais le contrôle technique. Moi, j’achète juste le document à la DRHKAT. Avant, on payait 85 dollars plus 10 dollars pour l’agent qui s’occupe des démarches. Pour le moment, c’est 105 dollars. Soit 95 dollars pour l’achat du certificat et 10 dollars pour l’agent.» D’autres conducteurs affirment qu’il y a également la possibilité d’obtenir ce certificat en passant par certains agents publics.

Enquête au cœur du système

Pour vérifier ces allégations, nous nous sommes rendus à la cellule de stationnement automobile de l’hôtel de ville de Lubumbashi ce mercredi matin. Une dame, agent de ce service, nous accueille avec enthousiasme. Au cours de l’entretien, nous lui demandons quelle est la procédure d’obtention du document de contrôle technique automobile. Et la dame répond sans hésiter : « Donnez 80 dollars et passez demain pour récupérer votre document. » À la question de savoir où se fera le contrôle du véhicule après avoir payé, elle retorque :« On ne fait plus de contrôle des véhicules. On paie juste le document. »

S’agissant des allégations selon lesquelles la DRHKAT vendrait le certificat sans exiger une évaluation de l’état du véhicule par un garage agréé, un agent répond sous anonymat. « Notre travail n’est pas de certifier si le véhicule a été réellement contrôlé aux garages officiels ou non. Nous sommes un service percepteur. De ce fait, notre mission se limite à maximiser les recettes de la province.» Il précise par ailleurs que la vérification des faits, si oui ou non un véhicule a subi une évaluation ne rentre pas dans leurs attributions.

De son côté, Serge Monga, chauffeur de transport en commun, affirme qu’à la Cité des jeunes, l’un des centres agréés, le contrôle du véhicule reste superficiel.  »Je suis parti là-bas une fois, on a procédé au contrôle et on a dit que c’était bon. Et pourtant, j’avais un problème de clignotant et de feu arrière. »

En quoi consiste réellement le contrôle technique ?

Le contrôle technique automobile obligatoire et régulier est institué en 1998. L’arrêté du ministère des Transports fixe également les modalités de ce contrôle. Le centre INPP, l’un de ceux qui sont agréés, reçoit principalement la demande du contrôle technique automobile des sociétés ainsi que celle des particuliers. Par exemple, une entreprise dont le nom n’a pas été dévoilé a envoyé à ce centre une liste de ses 57 véhicules. Ils seront progressivement évalués avant que l’entreprise n’obtienne les documents.

Jean-Marie Musoko agent de l’INPP, affecté à ce service, rappelle que le contrôle technique consiste en une évaluation de l’état extérieur, intérieur et mécanique d’un véhicule.

Sur le plan aspect extérieur, les experts vérifient la couleur, les pneus, les phares…  À l’intérieur, ils évaluent l’état des sièges, le plafonnier, la ceinture de sécurité, le volant… Le contrôle porte également sur l’état mécanique, notamment celui de la batterie, le système de freinage et le compteur de vitesse, explique Jean-Marie Musoko.

« Après toutes ces étapes, si le véhicule est en bon état, l’agent délivre le certificat de contrôle technique. Mais si le véhicule présente quelques pannes, l’expert le renvoie à la réparation.  Jean Marie Musoko précise que le contrôle technique s’effectue deux fois par an.

Un système à double vitesse

Si des dizaines, des centaines de véhicules parcourent les rues sans qu’un contrôle technique réel ait été pratiqué, cela met en danger la vie des usagers de la route. En effet, le risque d’accident dû à des pannes techniques est très élevé, explique Christophe Liya, chef de la division technique de la CNPR.

« Imaginez, par exemple, un véhicule avec un défaut de freinage. Il peut facilement être à l’origine d’un accident de circulation. Les freins peuvent lâcher à tout moment simplement parce que le véhicule n’a pas été contrôlé », dit-il.
En 2025 par exemple, la ville de Lubumbashi a enregistré 1 441 accidents de circulation  avec 3 386 victimes dont 158 décès. La CNPR souligne que le nombre d’accidents pourrait diminuer si l’état de chaque véhicule en circulation était évalué.