Lubumbashi: l’acte de naissance, gratuit ou payant ?( Enquête)
À Lubumbashi, l’enregistrement des naissances à l’état civil est en principe une démarche simple, encadrée par la loi et accessible à tous. Pourtant, derrière cette procédure administrative se cache une réalité plus complexe, faite de lenteurs et, selon plusieurs témoignages, de pratiques informelles. Pour de nombreuses familles, obtenir un acte de naissance devient un parcours où le temps et parfois l’argent jouent un rôle déterminant.
Tout commence souvent dans la joie d’une naissance. Dans une salle d’accouchement, une mère tient son enfant pour la première fois. Quelques heures plus tard, l’infirmier lui remet un certificat de naissance. Un simple document, mais qui ouvre la voie à une reconnaissance officielle, celle de l’existence de son enfant devant l’État.
En effet, la suite est claire. Le parent se rend à la commune, dépose le certificat au service de l’état civil. Et après un délai, souvent de 30 jours, il récupère l’acte de naissance. Cette démarche est gratuite si elle est effectuée dans les 90 jours. Dans plusieurs communes de la ville, des parents décrivent une expérience bien différente. Le chemin vers l’acte de naissance reste le même, mais les conditions semblent varier.
Ce que vivent certains parents pour obtenir l’acte de naissance
Bienvenue Mbiya, un père se souvient de sa première démarche : « Je suis allé directement à la commune Annexe avec le certificat. J’ai déposé le dossier. Quand j’ai demandé dans combien de temps je pouvais revenir, on m’a répondu, un mois. Puis, on m’a dit que si je voulais aller plus vite, je pouvais motiver l’agent avec 10 dollars. Et une semaine après, vous aurez l’acte.». Ce témoignage indique en effet que le temps devient une monnaie d’échange.
Dans la commune Kampemba Ange Ngalula, une mère pensait avoir tout fait correctement. Son bébé n’avait pas encore atteint 3 mois. Cependant, pour obtenir l’acte de naissance dans l’urgence, elle a dû débourser de l’argent. « Je savais que c’était gratuit. On m’a demandé 20 000 francs. On m’a fait comprendre que sans ça, mon dossier allait traîner. »
Mais dans d’autres communes de Lubumbashi, la gratuité de l’acte de naissance est respectée en théorie, explique Mamie Banza, une mère de famille. A l’enregistrement , aucun franc n’est exigé. Par contre, le retrait du document se fait sous conditions. Les rendez-vous se multiplient au motif que le bourgmestre n’a pas encore signé. »Un jour l’agent de l’état civil m’a fait comprendre qu’il fallait le motiver pour avoir la signature », déplore cette mère.
Un autre parent affirme que pour avoir l’acte de naissance pour son fils de 17 ans qui devait voyager, un agent lui a demandé 100 dollars. D’après lui, l’agent était prêt à lui délivrer le document sans passer par le tribunal pour enfants.
Que dit la loi sur l’obtention d’un acte de naissance ?
Ces témoignages ne parlent pas seulement d’argent. Ils évoquent aussi un sentiment d’incertitude, d’un manque de clarté sur ce qui est officiel et ce qui ne l’est pas. Pourtant la loi portant code de la famille indique que « la naissance doit être déclarée par l’un des parents ou par les apparentés ou encore par des personnes présentes pendant la naissance. La déclaration peut aussi être faite par un représentant légal, dans les 90 jours suivant la naissance, au bureau d’état civil du domicile de l’un des parents. Si la déclaration est faite à temps, l’établissement de l‘acte de naissance est gratuit.
Lorsque le parent dépasse les 90 jours, la procédure n’est plus seulement administrative, indique encore le Code de la famille. Elle devient judiciaire. Il faut introduire une demande, attendre une audience. Et ensuite obtenir un jugement après 30 jours. L’article 106 du code de la famille dispose que le jugement peut être supplétif. Il permet ainsi de créer un acte de naissance après le délai. Dans certains cas spécifiques, le tribunal peut prendre une ordonnance dite »d’homologation », qui vient valider une déclaration tardive.
Cette procédure, quoique longue, est prévue par la loi , assure Augustin Lukanda Nshimba, greffier divisionnaire au tribunal pour enfants à Lubumbashi. « Le dossier suit une procédure bien définie. Il est enregistré, transmis au juge, et une décision est rendue. »
S’agissant des frais à payer, le greffier affirme que les décisions de justice ne sont pas à vendre. Cependant, il existe des frais officiels. « Et c’est 50 dollars américains à payer à la banque indiquée », dit- Il.
Des chiffres officiels
Selon l’enquête démographique et santé 2023-2024,en RDC , 34 % des enfants de moins de 5 ans ont été enregistrés à l’état civil. Le taux d’enregistrement des naissances varie en effet , selon les provinces, passant de 5 % des enfants à Mongala à 63 % à Nord-Kivu.
Dans la ville de Lubumbashi, il s’observe un écart important entre le nombre des naissances et le taux d’enregistrement à l’état civil. En 2025 par exemple, sur 30 269 naissances recensées , 17 234 ont été enregistrées à l’état civil, soit 56,9 %.
Toutefois certaines communes ont un taux assez élevé d’enregistrement, indiquent les données de l’état civil de la mairie. C’est notamment la commune de Lubumbashi qui a un taux de 93 % d’enfants déclarés et enregistrés. Elle est suivie par la commune Katuba avec 78% et la commune Annexe, avec 74 %.
Mais ailleurs, les écarts sont plus marqués. La commune Kamalondo a un faible taux d’enregistrement de 47,23% suivie de Kampemba avec 34,7%. La commune de la Ruashi a enregistré 36%. Ces chiffres montrent que de nombreux enfants ne sont pas enregistrés à temps. Les jugements supplétifs concernent des dizaines de cas dans chaque commune. Dans les sept communes seulement 659 jugements ont été rendus en 2025.
Des millions de francs congolais qui échappent à la caisse de l’État
Derrière ces chiffres, il y a une dimension financière qui ressort. Si par exemple, en 2025 une commune a enregistré 2169 enfants, et que chaque parent a payé 10 000FC à l’agent de l’état civil, cela représente 21 690 000 FC.
Et si pour la moitié d’actes de naissance délivrés par la ville de Lubumbashi en 2025, les parents auraient payé 20 000 FC, plus de 360 millions de francs sont entrés dans les poches des agents. Ce qui représente environ 130 milles dollars.
La situation est plus préoccupante pour les parents qui dépassent le délai légal. Les frais officiels sont fixés à 50 dollars par dossier. Cependant, les agents de l’état civil doublent ou encore triplent ces frais au motif qu’ils vont faciliter les démarches. Certains parents rapportent avoir deboursé plus de 150$. Or, en 2025, près de 600 dossiers sont passés par un jugement. Si les frais ont été doublé, les agents auraient perçu environ 30 milles $. De ce fait ,certains Lushois qualifient ces pratiques de corruption qu’il faudrait combattre.
Du coté des agents, certains indiquent que ces demandes existent. Ils justifient ces pratiques par les conditions modestes du travail et le nombre réduit du personnel. « L’acte est complété au manuscrit. Nous sommes peu nombreux et nous vivons de salaires précaires. » Cet agent qui s’exprime sous anonymat indique le payement exigé est une motivation. Il affirme par ailleurs que le montant demandé varie selon l’agent. Il va de 10 000 FC à 20 000 ou plus. Les responsables de l’Office de l’état civil, eux, soutiennent que l’acte de naissance est gratuit dans les 90 jours après la naissance du bébé.
UNICEF se mobilise afin d’avoir de bureaux secondaires
Face à ces difficultés, des solutions commencent à être envisagées. UNICEF, partenaire de l’État, propose de rapprocher les services d’état civil des populations. Aujourd’hui, la ville de Lubumbashi ne compte que 7 bureaux d’état civil, un par commune. Pour une ville en pleine expansion, cela reste limité.
» Actuellement l’UNICEF est dans les discussions afin d’avoir au moins 30 bureaux secondaires à Lubumbashi. Et ils seront installés dans les maternités afin que le délai de retrait de l’acte soit plus court » explique Willy Kabwaswangani spécialiste en protection de l’enfant UNICEF Lubumbashi. Il annonce également qu’ à ce jour, il existe un système de procuration. La maternité facilite le parent pour que l’enfant soit enregistré dans le délai légal.
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Actuellement une campagne d’enregistrement gratuit est en cours dans les communes et dans les écoles, indique l’UNICEF. Mais dans les offices de l’état civil, le retrait du document est soumis à des frais non officiels.

