Lubumbashi : paludisme, typhoïde, prescription sans tests, enquête au cœur des pratiques routinières des médecins
Dans les hôpitaux de Lubumbashi en République démocratique du Congo, certains médecins diagnostiquent souvent le paludisme et la fièvre typhoïde aux patients présentant des maux de tête et de ventre ainsi que de la fièvre. Selon les personnes interrogées, certains médecins prescrivent des antipaludéens et des antibiotiques avant tout test biologique.
Les preuves et les documents liés à cette enquête ont été sécurisés avec le réseau Safebox de Forbidden Stories.
Dans la salle d’attente du dispensaire de l’hôpital général Sendwe, les malades patientent en silence. Les minutes s’égrènent avant que le nom de Nyembo ne soit appelé. Elle entre dans le cabinet de consultation. En face d’elle, une médecin en blouse blanche, stylo en main, commence l’entretien.
“Je lui ai expliqué que je souffrais de maux de tête et d’une fatigue généralisée“, raconte la patiente. Quelques questions plus tard, la consultation est terminée. Nyembo ressort avec plusieurs prescriptions en main. “Le médecin m’a prescrit quatre médicaments, dont un antipaludéen et un antibiotique“, dit-elle. Elle explique par ailleurs que le médecin lui a aussi prescrit 17 examens, parmi lesquels la goutte épaisse.
À quelques kilomètres de là, dans le quartier Bel-Air, Kabongo (nom d’emprunt) est allongé sur un lit d’hôpital. Immobile, il ne parle plus. À son chevet, son épouse revient sur les premières heures de sa prise en charge. « Lorsque nous sommes arrivés à l’hôpital, les médecins ont commencé à le traiter contre le paludisme et la fièvre typhoïde », raconte-t-elle. Selon elle, ce n’est que plus tard que le diagnostic a été réévalué. “On nous a finalement expliqué qu’il faisait une crise d’hypertension“, poursuit-elle. Cette épouse estime que la prise en charge initiale a retardé le traitement adapté.
Comme Nyembo ou Kabongo, de nombreux patients ont souvent reçu le diagnostic du paludisme ou de la fièvre ou de deux maladies. Parfois, ils quittent les structures de santé avec des médicaments et une longue liste d’examens.
Milieu endémique ?
Pour certains médecins, ces pratiques sont justifiées. « Nous sommes dans un milieu endémique », rétorque le docteur Peter Kitenge rencontré dans son cabinet médical, le Raphapeniel, dans la commune de Lubumbashi. “Le fait que nous sommes dans ces milieux, nous sommes prédisposés à développer ces maladies-là”, explique encore ce praticien.
Cependant, ces pratiques soulèvent une question importante. Les traitements sont-ils toujours prescrits sur la base d’un diagnostic confirmé ou parfois avant que les examens ne permettent d’identifier la maladie ? Pour répondre à cette question, nous avons interrogé 43 personnes, dont 16 patients et 29 parents, 4 médecins généralistes, un professeur de l’université de Lubumbashi. Ensuite, nous avons fait l’immersion dans deux hôpitaux de Lubumbashi. Nous avons également examiné une dizaine de prescriptions médicales.
Des documents médicaux recueillis dans le cadre de cette enquête seront confrontés aux explications des soignants et aux recommandations nationales et internationales.




Un diagnostic différentiel
Beaucoup des patients en ambulatoire ou en urgence présentent plusieurs symptômes. Chez les personnes interrogées dans le cadre de cette enquête, les symptômes qui reviennent souvent sont les maux de tête, la fatigue généralisée, la fièvre, les vertiges, les courbatures ou encore les douleurs abdominales. Cependant, 83,7 % des personnes interrogées indiquent avoir reçu comme premier diagnostic la malaria ou la typhoïde ou les deux. Pourtant, ces symptômes peuvent indiquer un paludisme, une fièvre typhoïde ou une autre maladie. L’OMS insiste sur cette évidence. “Certains symptômes du paludisme ne sont pas spécifiques.”

Le professeur Thabita Ilunga Mpoyo de l’école de santé publique de l’université de Lubumbashi indique que dans le contexte de Lubumbashi, le médecin ne peut pas se borner à ne voir que la malaria et la typhoïde. “Par rapport au climat, nous sommes exposées à beaucoup d’autres maladies comme le choléra et la salmonellose.” Pour elle, même si le climat l’indique, tout médecin doit rester scientifique. “Il faut avoir des preuves de son diagnostic, insiste-t-elle.
“Pour chaque maladie, il faut toujours un diagnostic différentiel”, insiste pour sa part le docteur François Mwamba, médecin généraliste à Lubumbashi. Ce médecin explique que cette méthode permet de différencier une pathologie d’une autre pouvant avoir les mêmes symptômes. Car, déclare ce médecin généraliste, “les mêmes symptômes peuvent indiquer, en plus de la malaria et de la typhoïde, d’autres maladies comme le début d’un AVC. Il ne faut pas toujours penser à ceci, à cela. Beaucoup de médecins passent à côté des vrais diagnostics”, déplore le docteur François Mwamba.
L’OMS recommande des investigations pour chaque diagnostic.
Dans un manuel de formation de l’OMS sur le diagnostic et traitement du paludisme, cet organisme recommande une investigation poussée avant tout diagnostic. Cela implique bien plus que la prise en compte des simples symptômes. Il inclut aussi l’historique du patient. Selon ce manuel, le médecin doit poser des questions sur les activités du patient, son passé médical ou sur les différents traitements qu’il reçoit.
L’investigation poussée implique également l’évaluation physique du malade. Ceci inclut, en plus de la prise de température et de la tension artérielle, la prise d’autres signes vitaux comme la respiration et le battement du cœur. D’autres examens physiques sont aussi recommandés comme la palpation de l’abdomen ou l’examen de la peau.
Ce que ne font malheureusement pas beaucoup de médecins. “Plusieurs médecins sont ancrés dans la routine. Ils ne poussent pas plus loin dans la recherche du diagnostic », explique le docteur Joseph Anovel.
Pour certains patients, la consultation donne parfois l’impression d’être expédiée. C’est le sentiment qu’a gardé Marie après son passage à l’hôpital de référence de Kampemba, situé dans le quartier Bel-Air, dans la commune de Kampemba à Lubumbashi.
Quand j’entre dans la salle de consultation, il y avait quatre personnes toutes habillées en blanc. L’une remplissait une pile de fiches, deux autres étaient assises. Celle qui m’a reçue pour la consultation avait le nez plongé dans ma fiche. Elle m’a juste posé quatre questions avant de me remettre une prescription médicale, raconte-t-elle.
Pour Marie, la consultation s’est déroulée très rapidement. Elle estime que le temps consacré à écouter ses symptômes et à les explorer était insuffisant avant que le traitement ne lui soit prescrit.
Diagnostic de la fièvre typhoïde peu fiable
44,2 % des personnes interrogées dans le cadre de cette enquête ont indiqué avoir été diagnostiquées de la fièvre typhoïde. Il est vrai que la fièvre typhoïde est une maladie courante en République démocratique du Congo. Par exemple, en 2021, le pays a rapporté plus d’un million de cas de typhoïde. Cependant sur un million de cas signalés, seuls 19 734 cas ont été confirmés. Ce qui représente 1,8 % de cas.
Une autre étude menée en RDC en 2012 par Octavie Lunguya et d’autres chercheurs démontre que les médecins ont tendance à surdiagnostiquer la fièvre typhoïde. Sur 3 820 cas suspects de typhoïde, seulement 2,4 % ont été confirmés par un test. D’ailleurs les données de la coalition Against Typhoïde indiquent qu’en 2024, la prévalence de la fièvre typhoïde était de 315 cas pour 100 000 habitants. Ce qui indique que le diagnostic quasi systématique de la fièvre typhoïde n’est pas justifié. Cette étude fustige aussi le test utilisé pour détecter cette maladie, qui n’est pas fiable.
Prescriptions sans test
Sur les 43 personnes interrogées, 13 d’entre elles ont reconnu avoir reçu un médicament avant d’avoir fait un test biologique. Une étude menée à Kinshasa par Freddy Katshongo, un chercheur scientifique médical, démontre également que bien plus de praticiens n’attendent pas les résultats avant toute indication médicale. ”À l’arrivée des patients fébriles, 76,8 % des cliniciens initient un traitement avant tout examen”, indique l’étude.

Sources : récolte des données via un Forms
Pour le docteur Peter Kitenge, ceci est justifié. “Le médecin est dans l’obligation de soigner d’abord la patiente. Et le premier traitement est avant tout symptomatique. Si vous avez des signes qui peuvent prouver qu’il s’agit du paludisme », explique-t-il. Il indique par ailleurs que si les symptômes ressemblent à ceux du paludisme, le médecin donne directement un traitement, bien que la goutte épaisse va venir confirmer ou infirmer.
Cependant d’autres praticiens sont formels : pas de traitement avant les tests biologiques. Le docteur Joseph Anovel explique que même en cas d’une goutte épaisse positive, le médecin doit être prudent avant de prescrire des médicaments. “Nous avons grandi dans un milieu où nous avons des moustiques qui nous piquent chaque jour. Si la goutte épaisse est positive, cela ne signifie pas nécessairement que vous faites de la malaria. Car pour lui, “il faut une certaine quantité de microbes pour qu’on parle de la malaria, surtout associé à des signes cliniques”.
Docteur David Mutamba insiste sur le fait que rien ne justifie la prescription sans tests biologiques. Parce qu’il existe des tests rapides tant pour la malaria que pour la fièvre typhoïde et à moindre coût. “ Par exemple, pour la malaria, on utilise des bandelettes. Ça ne coûte pas cher, et même pour la typhoïde. Et les résultats sont instantanés », dit-il. Et d’ajouter : “Alors, si un médecin se permet de prescrire les médicaments sans avoir fait les examens des laboratoires, c’est une erreur, c’est une aberration qu’on ne peut pas accepter actuellement.”
Conséquences
Les recommandations de l’OMS en matière de diagnostic du paludisme sont claires. “Il faut confirmer par un test.” Car selon cette institution, le risque est de traiter une fausse maladie. Et cela arrive parfois.
Suzanne, une mère d’une fillette de 9 ans aujourd’hui tétraplégique, explique ce que lui a coûté un mauvais diagnostic. Lorsque ma fille a eu deux ans, elle avait une forte fièvre et n’avait pas d’appétit. À peine arrivée à l’hôpital, elle a été placée sous traitement de la malaria. Ce n’est que trois jours plus tard que les médecins ont découvert qu’il s’agissait d’une méningite“, explique-t-elle avec douleur. “Pour ma fille, le vrai diagnostic est arrivé trop tard“, déplore-t-elle.
Un autre risque, c’est la création d’autres maladies, indique le professeur Thabita Ilunga. Un mauvais diagnostic accompagné d’un mauvais traitement peut provoquer une nouvelle maladie chez le patient. “Nous avons une prévalence élevée de la tuberculose multirésistante, parce que les gens ont parfois pris des traitements qui n’étaient pas adaptés.”
Docteur David Mutamba, quant à lui, insiste sur un autre risque. Il s’agit de la résistance microbienne. Il explique par exemple qu’avant la quinine était le dernier rempart contre le paludisme. “Aujourd’hui ce n’est plus le cas. On prescrit de plus en plus l’artésunate, la quinine n’agit plus », dit-il.
En clair, le diagnostic du paludisme et de la fièvre typhoïde ne devrait pas être systématique. Les prescriptions médicales doivent correspondre aux résultats des laboratoires. Comme l’a si bien conclu le docteur David Mutamba : “Quelqu’un ne va pas mourir aussitôt qu’il est venu à l’hôpital.”

