Lubumbashi: réunifier des enfants en rupture familiale, mission difficile ? ( enquête)
À Lubumbashi, des dizaines d’enfants en rupture familiale vivent dans la rue. Ils sont exposés à la mendicité, aux dangers et parfois à la maternité précoce . Malgré l’existence de centres d’accueil comme le centre Bakanja, la réunification familiale reste un défi. Le manque de moyens financiers, le refus des enfants de regagner leurs familles et le rejet parental compliquent la mise en œuvre des lois congolaises sur la protection de l’enfant. Cette enquête dévoile les obstacles qui empêchent ces enfants de retrouver un foyer stable.
Michel (nom d’emprunt), rencontrée sur un site du centre-ville, ne pense pas regagner sa famille. Il craint pour sa vie. » Je ne peux jamais rentré chez nous. J’étais oui au centre Bakanja. Le père responsable m’avait même ramenée chez nous. Trois jours après j’ai fui parce que la personne qui me frappait était encore là » indique -t- il.
D’autres enfants estiment que la rue leur offre une forme de liberté et de revenus à travers la mendicité. » A ce niveau il est difficile de rentrer chez nous. De plus, je me nourris bien ici, je gagne de l’argent » déclare un autre enfant en rupture familiale.
Le centre Bakanja, une œuvre salésienne « Maman Marguerite » basée à Lubumbashi est l’un de ceux qui acceuille ces d’enfants. En 2023, les prêtres Salésiens avançaient un chiffre 2 300 enfants en rupture familiale enregistré dans la ville de Lubumbashi. Le centre fonctionne grâce aux bienfaiteurs de la congrégation des prêtres Salésiens qui assurent près de 80 % du financement. L’appui de l’État reste marginal. Il est estimé à environ 1 % et arrive de manière irrégulière. Malgré cela, le centre collabore avec l’État et d’autres ONG. Ces dernières années, 67 % d’enfants en rupture familiale pris en charge, ont été réunifiés avec leurs familles. Les 33 % restants sont soit maintenus au centre, soit retournés à la rue.
La loi face à la réalité du terrain
La loi congolaise portant protection de l’enfant prévoit pourtant un cadre clair. L’article 62 stipule que tout enfant rejeté, exposé à la négligence, au vagabondage ou à toute autre situation de vulnérabilité doit bénéficier d’une protection spéciale de l’État. Selon l’article 63, cette protection spéciale s’exerce à travers les mécanismes de tutelle de l’État, notamment le placement social, mis en œuvre par les services d’assistance sociale, en tenant compte de l’opinion de l’enfant.
Sur le terrain à Lubumbashi, l’application de ces dispositions reste limitée. L’État ne dispose pas de centres publics répondant pleinement aux normes sociales . En outre, les moyens alloués à la protection et à la réunification des enfants demeurent insuffisants, compromettant l’effectivité de la loi.
A lire aussi , Lubumbashi : des pistes pour l’encadrement des enfants en rupture familiale
Le refus familial
Selon le centre Bakanja, de nombreux parents refusent de reprendre leurs enfants, les accusant parfois de sorcellerie ou évoquant leur précarité économique. Les situations de divorce aggravent également la rupture familiale. Ces faits sont aussi rapportés par la division provinciale des affaires sociales à Lubumbashi.
Au centre Bakanja, le prêtre responsable, Pierre Ndaie confirme ces difficultés. Il explique que la réunification devient particulièrement complexe lorsque les enfants viennent d’autres provinces. « Les moyens manquent pour renvoyer un enfant, surtout s’il vient de loin. Souvent, les enfants refusent de regagner leur famille et les parents aussi. Nous faisons tout ce que nous pouvons. Cependant sans financement régulier, c’est très difficile » confie Pierre Ndaie le prêtre responsable du centre.
Les limites de l’action publique
La Division provinciale des affaires sociales reconnaît également que le manque de financement reste le principal obstacle. « Le gouvernement ne donne pas suffisamment de moyens pour la réinsertion sociale des enfants. Nous travaillons avec des partenaires étrangers et les centres. Mais il est difficile de pérenniser les projets sans financement régulier » explique Nicodème Nguza, chef de la Division provinciale des affaires sociales.
La Division dispose toutefois d’un bureau d’intervention pour la protection de l’enfant. Il travaille avec des assistants sociaux et des permanents sociaux dans chaque commune. Pour les enfants venus d’autres provinces, la réunification se fait en collaboration avec les divisions provinciales d’origine. Le chef de division cite le cas d’enfants ramenés au Kasaï. » Malgré l’accord initial des parents, ceux-ci ont finalement refusé, avant d’accepter après des négociations. Trois semaines plus tard, les enfants étaient de retour à Lubumbashi » déplore-t- il.
Entre rue et espoir de réinsertion
Le parcours des enfants en rupture familiale reste souvent fragile et instable. Pour plusieurs, quitter la rue ne signifie pas automatiquement une rupture définitive avec la mendicité et l’errance. Certains enfants, après quelques semaines ou encore quelques mois de prises en charge, ils retournent sur les sites qu’ils connaissent. Ils sont en effet attirés par l’argent facile, la liberté et l’absence de suivi. Les travailleurs sociaux parlent d’un long processus. Il nécessite un accompagnement psychologique, spirituel constant qui demandent aussi de moyens financiers bien présents.
» Nous demandons toujours aux centres d’accueil d’avoir des pasteurs pour un accompagnement spirituel et psychologique pour aider les enfants à surmonter certains problèmes. Mais faute de moyens les structures fonctionnent comme elles peuvent » précise le chef de division.
Ces trois dernières années, la Division des affaires sociales affirme avoir retiré au moins 150 enfants de la rue, grâce à l’appui de travailleurs para sociaux. Certains ont été orientés vers des formations professionnelles et accompagnés pour lancer de petites activités génératrices de revenus. Cependant plusieurs d’entre eux ont abandonné le processus. » Sur chaque site nous avons repéré les plus anciens qui aident certains à accepter de quitter la rue. Certains sont pour et nous les amenons pour une formation. D’autres abandonnent au cours de la formation » indique t il encore.
Lire aussi:Lubumbashi: Quid du phénomène des enfants en rupture familial
Un appel à une meilleure application de la loi
Face à la persistance du phénomène, le prêtre responsable du centre Bakanja appelle l’État à financer durablement les centres d’accueil. Il préconise de renforcer l’application des lois afin d’impliquer davantage les familles dans la prise en charge de leurs enfants. Il plaide en outre pour une responsabilité familiale clairement assumée, après un accompagnement social adéquat.
« Le gouvernement doit faire appliquer certains textes. Il faut exiger que chaque famille ayant un enfant dans la rue accepte de le reprendre après l’accompagnement. Comme dans d’autres pays, la présence de l’enfant dans sa famille doit être imposée, car tous les enfants viennent d’une famille. L’État est le garant », insiste-t-il.
Le responsable du centre estime également que les structures existantes doivent être mieux soutenues. « Il faut équiper les centres qui existent déjà afin d’accompagner ces enfants. Le travail que nous faisons dans les centres privés est un travail qui devrait être assuré par l’État. Nous demandons un accompagnement sur tous les plans » ajoute til.
Sans moyens financiers suffisants et sans une application effective de la loi sur la protection de l’enfant, la réunification familiale au Haut-Katanga risque de devenir une mission impossible .

