RDC: Obtention d’un passeport biométrique, entre discours et réalité de terrain ( enquête)

RDC: Obtention d’un passeport biométrique, entre discours et réalité de terrain ( enquête)

Depuis le 5 juin 2026, le coût pour l’obtention du passeport biométrique congolais est passé de 99 à 75 dollars américains. Le gouvernement congolais n’a pas seulement réduit le prix du passeport. Il a également raccourci le délai d’obtention, qui est passé de plusieurs mois  à dix jours ouvrables. Sur le papier, la procédure est limpide. Mais, sur le terrain, rien ne semble avoir changé.

Dans la cour du centre de capture à Lubumbashi, Marcus Silimu, âgé d’une quarantaine d’années, a les yeux fixés sur le tableau d’affichage. Il passe en revue les noms de ceux dont les passeports sont prêts.

Cependant, son nom n’y figure pas. Depuis deux mois, cet employé attend son passeport après avoir franchi toutes les étapes.

Quatre étapes pour obtenir le passeport biométrique

Pour obtenir le passeport biométrique en RDC, il faut en effet passer par quatre étapes. Tout commence par l’obtention d’un numéro d’identification fiscale, NIF. Celui-ci s’obtient gratuitement en ligne sur le site de la DGI.

Ensuite, le demandeur s’inscrit en ligne, cette fois sur le portail du ministère des Affaires étrangères. Dès qu’il a son formulaire, il dépose à la banque 75 USD, coût total du passeport.

La troisième étape est l’identification à l’Agence nationale de renseignements (ANR). Enfin, le demandeur se rend au centre de capture pour la prise de photo et la dernière vérification des identités. Par ailleurs le délai d’attente pour l’impression du passeport est de 15 jours ouvrables, soutient le gouvernement. Il est par contre de vingt jours lorsque la demande est faite à l’étranger.

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L’obtention du NIF : une première étape semée d’embûches

Le gouvernement soutient que le NIF est gratuit. Après validation de la demande électronique , le délai théorique d’obtention du NIF est de 24 heures. Cependant, l’accès à la plateforme de la DGI n’est pas aussi aisé. Elle fonctionne de manière intermittente. « J’ai essayé d’avoir le NIF en ligne, sur le site de la DGI, mais ça ne passait pas », témoigne  Marcus Silimu.

De plus, le délai de 24 heures pour recevoir le NIF n’est souvent pas respecté, déplore Marcel Mulao , un autre requérant. Il affirme avoir rempli le formulaire en ligne sur la plateforme. Cependant , il n’a jamais reçu le NIF. Par conséquent, plusieurs dizaines de demandeurs sont obligés de faire recours aux fonctionnaires de la DGI. ” Je suis allé à la direction. Là, un agent m’a demandé 30 dollars, et j’ai payé », déclare encore Marcus Silimu.

En effet, au bureau de la DGI Lubumbashi situé au croisement des avenues Tabora et Sendwe, il faut débourser de l’argent pour espérer avoir le NIF. Assise derrière son bureau, une dame reçoit une requérante. Sourire aux lèvres, la dame lui dit qu’il faut débourser 30$ et dès le lendemain, elle aura son NIF. Au final, la requérante lui verse 25 $ après un marchandage.

Néanmoins, certaines personnes affirment avoir obtenu leur numéro d’identification sans difficulté. C’est notamment le cas de Golbert Tesa et de son épouse.

La guardia

À l’ANR, une identification soumise aux frais

Après l’obtention du numéro fiscal et le paiement des frais du passeport, soit 75$, le demandeur doit franchir une autre étape cruciale. Il s’agit de l’identification par l’Agence nationale de renseignements (ANR).

Théoriquement, ce service est aussi gratuit. La seule exigence est d’avoir la carte d’électeur qui joue le rôle de carte d’identité. Cependant dans la pratique, le service est payant. Son coût : 20 USD et aucune quittance n’est délivrée.

Interrogé, un agent du centre d’identification qui a requis l’anonymat, hésite avant de répondre. ”Cette perception est faite pour le compte de l’ANR. ”

Or à Lubumbashi par exemple, plus de 50 requérants sont enregistrés quotidiennement. Ce qui représente une estimation moyenne de près de 1 000$ de recettes journalières. Cela soulève une autre question :  à quoi est destiné cet argent ? Pour l’instant, nous n’avons pas reçu de réponse.

Par ailleurs, face au nombre élevé de requérants et à un faible effectif des agents chargés de l’identification, des pratiques de corruption impliquant des commissionnaires se seraient installées. En effet, certaines personnes jouent le rôle d’intermédiaire entre les requérants et le centre d’identification. Ils proposent leurs services aux demandeurs moyennant un paiement de plus de 50 $ dans certains cas.

Selon Gloria Masamba, une jeune dame rencontrée dans l’enceinte du centre de capture, le montant exigé par les intermédiaires peut être cinq fois plus élevé.

« A l’ANR Lubumbashi, j’ai rencontré un monsieur qui m’a proposé ses services à 100 dollars  avec la promesse de passer le lendemain à l’identification. Après discussion, il a réduit le montant à 80 dollars, que j’ai payés. Et le lendemain, j’ai franchi l’étape identification. »

Refuser la corruption, au prix de longues semaines d’attente

Ce système constitue une véritable barrière pour les personnes qui suivent la procédure légale. Certaines passent plusieurs semaines avant d’être programmées. ”J’ai passé trois semaines à me présenter tous les jours au service d’identification. Et c’était toujours sans succès”, déclare Adélard Mwelwa, un autre jeune.

Et d’ajouter : « Sur la file d’attente, j’étais souvent entre le numéro 10 et 20. Cependant, je voyais des gens qui sont au numéro 75 être appelés avant le No 13, parce que cette personne-là a donné de l’argent à un agent. »

Séraphin Mulongoy témoigne avoir vécu un autre phénomène de trafic d’influence. « Les personnes qui ont des connaissances ici ne font pas la queue pour avoir le jeton. Elles arrivent, elles entrent directement dans les bureaux pour l’identification. Les consignes sont déjà données par téléphone. » Par manque de connaissance et d’argent, Séraphin a vu son dossier traîner pendant plus de 28 jours .

Au-delà des longues attentes, certains requérants affirment également avoir été victimes d’escroquerie de la part d’intermédiaires. Après avoir perdu de l’argent, ils décident finalement d’effectuer eux-mêmes leurs démarches. Dans certains cas, ils parviennent alors à obtenir leur identification.

Au centre de capture, de nouvelles dépenses et de longues attentes

Au  centre de capture, d’autres frais sont exigés, témoignent les requérants. Ils sont fixés à 15 dollars américains. Là aussi, aucune preuve de paiement n’est délivrée. Les demandeurs paient ces frais supplémentaires qui pourtant ne font pas partie du prix officiel du passeport, soit 75 $. De plus, certains agents du centre exigent beaucoup plus en échange des facilités. Célestin Olongo,un autre demandeur, affirme avoir payé le triple. « Une amie m’a mis en contact avec un agent au sein du centre de capture à qui j’ai remis 50 dollars », dit-il.

Batty Kabena est passé par un intermédiaire pour toutes ses démarches d’obtention du passeport. “J’étais dans l’urgence. De ce fait, j’ai engagé un commissionnaire à qui j’ai remis 250 dollars.” Elle  soutient avoir obtenu son passeport au bout d’un mois.

Ces pratiques perdurent et les commissionnaires sont accusés de faire grimper le coût du passeport. Les commissionnaires , par contre, rejettent ces accusations. Fernand  Mulumba, l’un d’eux, indique que cet argent est réparti entre différents services. “Sur les 300 $, 75 sont versés à la banque, 30 $ à la DGI, 20 $ à l’ANR et 15$ au centre de capture. Ensuite, le montant restant sert à motiver les agents avec lesquels on collabore au sein des différents services”, soutient-il.

Ainsi en pratique, le coût du passeport serait d’environ 140 $ contre 75 $ du coût officiel sans compter les pourboires.

Réponse  sur le non-respect du délai légal

Selon un agent du centre d’identification, le pays compte cinq centres de capture pour le passeport et un seul centre d’impression. De ce fait, chaque semaine, le service d’impression des passeports au niveau national reçoit au moins 1000 dossiers. On peut donc déduire que Kinshasa imprime environ 200 passeports par jour.

En outre, dit-il encore,  le retard dans la délivrance se justifie par le processus de renvoi des passeports imprimés dans les provinces. Le transfert se fait souvent par voie aérienne. Ainsi , Kinshasa expédie les passeports à une province si seulement un lot important a déjà été imprimé, a encore indiqué notre source.